Si nous pouvions remonter le temps que ferions-nous de différent ? Cette question, que bon nombre d’entre nous nous posons parfois, a été particulièrement abordée dans une multitude de romans, bandes dessinées et films de science fiction. L’éternel retour dans le passé pour changer une trajectoire de vie, un comportement, une décision, un instant ou au contraire pour revivre un joyeux événement, ou mieux appréhender son présent. Un des films cultes qui a traité ce sujet est bien sûr Retour vers le futur (1985) de Robert Zemeckis qui raconte les aventures d’un adolescent, Marty McFly, qui grâce à une machine à voyager dans le temps fabriquée par l’extravagant Docteur Emmett Brown se voit propulser trente ans en arrière en 1955. Pour Marty la difficulté est de ne pas altérer son passé pour ne pas affecter sa vie actuelle (ce qu’on appelle le « paradoxe temporel » en science fiction ou en physique). Moins connu, le récit fantastique The Clock That Went Backward (La montre qui avançait en arrière) (1881) d’Edward Page Mitchell, un journaliste du Sun, relate les aventures de deux jeunes garçons qui, grâce à la mystérieuse montre de leur tante remontent dans le temps et modifient certains événements historiques marquants comme le siège de Leyde pendant la Guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648). Edward Page Mitchell, réel précurseure de la science fiction moderne avec notre illustre Jules Verne, aurait influencé entres autres H. G. Wells dans l’écriture de son célèbre roman La Machine à explorer le temps (1895) et imaginé, il y a plus de cent trente ans, le premier ordinateur moderne, l’intelligence artificielle, l’ordinateur conscient, le cyborg, la téléportation, la cryogénie et le journal transmis à domicile par voie électrique !

        Loin du monde extraordinaire de la science fiction et appliquée au monde du travail, cette question nous renvoie à faire une réelle introspection sur notre propre parcours professionnel, sur nos choix de carrière ponctuels ou sur le long terme, à cerner nos points forts, ceux à améliorer, à réfléchir sur nos succès collectifs ou personnels et leurs conséquences, mais aussi sur nos éventuels remords et regrets. Consciente qu’une telle question peut renvoyer à la perception qu’on se fait de son vécu professionnel actuel, OurCompany a souhaité évaluer le ressenti des utilisateurs/utilisatrices en administrant la question ouverte suivante via son application mobile : « Si vous pouviez remonter le temps, quel conseil vous donneriez-vous à votre entrée dans la vie active ? »

En tout, nous avons récolté N=1113 réponses entre le 24 octobre et le 31 octobre 2018 que nous avons ensuite analysées.

Avant de présenter les résultats de cette analyse et de part le caractère potentiellement dévoilant, sensible voire intime de cette question, il est important de rappeler que toutes les analyses d’OurCompany sont faites sur des données totalement anonymisées et dans le respect du droit à la vie privée.

Analyse des réponses

Dans un premier temps nous avons effectué une étude statistique des occurrences à l’aide d’un logiciel de lexicométrie développé en interne et qui a mis en évidence que les mots « travail », « confiance »  et « entreprise » étaient les trois mots les plus cités par les sondés de cette étude en dehors des mots vides* (Figure 1). (Occurrences: Le mot « confiance » est apparu 75 fois, « travail » 78 et « entreprise » 42).

Figure 1 : Nuage de mots « Conseil entrée vie active ».

Une analyse des réponses manuelle a ensuite permis de catégoriser les grands types de conseils que les sondé.e.s auraient aimé recevoir à leur entrée dans la vie active. Notons que lors de cette analyse, certaines réponses comportaient jusqu’à quatre conseils différents par réponse et que nous les avons tous pris en compte dans cette catégorisation (1365 conseils évoqués sur 1113 réponses collectée).

Nous avons répertorié 20 catégories de conseils parmi les réponses (voir Figure 2) que nous avons ensuite classé en six registres principaux (voir Figure 3).

Figure 2- Catégorisation « conseil entrée vie active » (en pourcentages)

Six registres principaux identifiés

1/La consolidation de la confiance en soi (339 mentions) :
Comme précédemment dévoilé par l’analyse des occurrences, le registre de conseils qui reviennent le plus souvent dans les réponses de cette étude est celui de la confiance en soi.
On y compte des mentions explicites qui évoquent directement l’importance de travailler sur sa confiance en soi dans son parcours professionnel et de rester fidèle à soi-même, à ses opinions et ses valeurs. L’étude a par ailleurs mis en évidence deux catégories hyponymiques à ce registre, l’affirmation de soi et le dépassement de ses peurs :

  • Confiance en soi (13.2% des conseils : « Aie confiance en toi », « Fais toi confiance !! « , « Ne doute jamais de toi 😉 », « Fais comme tu es », « Sois fidèle à ce que tu es », « confiance! », »Être le plus naturel possible », »Soyez vous même », »Crois en toi », « Ne doute jamais de toi ».
  • Affirmation de soi (8.4% des conseils ): « Impose toi » , « Se mettre plus en avant », « Savoir dire non! » , »Ne pas rester exécutante et oser exprimer ses idées et son point de vue », »Dire ce que l’on ressent au moment où on le ressent ». »Ne te laisse pas marcher dessus, tu sais de quoi tu es capable ». « Sois ferme! ».
  • Dépassement de ses craintes / prise de risque (3.1% des conseils) : « Il faut oser et ne pas avoir peur de l’échec. » , »Ne pas avoir peur », »Surmonter ses peurs », « prenez des risques », « Savoir oser ».

2/L’ancrage dans une perspective de carrière globale (318 mentions) :
Ce registre réunit tous les conseils qui tendent à prendre une certaine distance par rapport à son vécu professionnel immédiat et à appréhender son travail actuel comme un maillon de la chaîne de sa vie professionnelle globale (« c’est un travail parmi d’autres dans mon parcours professionnel »). Il s’agit donc ici d’ouvrir le champ des possibles (networking et expérience à l’étranger), d’apprendre en continue pour enrichir ses compétences, et de maîtriser les rouages  (légaux, administratifs, financiers, etc.) de son travail ponctuel ou futur pour ne jamais avoir de mauvaises surprises et pouvoir rester libre.

  • Prise de recul et relativiser (7.5 % des conseils) :« Prendre du recul sur des situations conflictuelles », « Prendre du recul », »Ne prends pas les choses qu on te dit personnellement ! », « Relativiser ».
  • Ouverture et networking (5.5 % des conseils) :« Partir à l’étranger pour au moins bien parler anglais », « Tout est affaire d’opportunités, créez votre réseau ça fait partie du job », »Va à l’étrange »,« Vérifier les opportunités d’évolution », »Saisis toutes les occasions qui se présentent », « Be open and interested in the wider company. network and be positive ».
  • Maîtrise des conditions de travail (3.1% des conseils) : « Renseigne toi sur les salaires dans le monde des consultants », »Mieux négocier mon salaire », »Bien lire mon contrat », « De bien définir le contrat qui me lie à mon employeur et donc les marges réelles de manœuvre qui sont les miennes pour me sentir libre », »Appréhender au préalable la culture, le mode de management et la stratégie humaine de l’employeur ».
  • Apprentissage en continue et écoute (formations, stages, apprendre de ses collègues expérimentés) ( 7.3% des conseils ) : « Apprends toujours », « Profite de chaque chose que tu apprends au quotidien », « Prendre un maximum d’information auprès des salariés expérimentées. Se servir de leur expérience pour éviter certains pièges », « Échanger avec les autres et surtout les écouter! », »Être plus attentive aux alertes des anciens ».

3/L’harmonisation de son vécu professionnel ( 207 mentions):
Ce registre comprend quatre catégories de conseils qui tendent à rendre son vécu professionnel le plus agréable possible. Dans ce registre, on conseille de rester en phase avec ses désirs profonds et en harmonie avec son entourage professionnel, de créer un environnement et un quotidien professionnels positifs et heureux, en entretenant la bienveillance, le bien-être, l’optimisme et la sérénité :

  • Patience et humilité (3.7% des conseils) : « Avoir plus de patience », »Être patiente », »Tout vient à point à qui sait attendre », »humilité ».
  • Relaxation et sérénité (2.9% des conseils) : « Relax, ce n’est QUE du travail! », »Don’t worry tout va bien se passer », »Détends toi », »calme ».
  • Positivité et bienveillance (2% des conseils) : « Bienveillance », »Empathie et bienveillance », »Cultiver une attitude intérieure positive », » Be positive ».
  • Appréciation de son travail et plaisir (6.6% des conseils) :
    « Choisis ce qui te plaît », »Faire d’une passion un métier », « Vivre ses rêves », »Fais ce que tu aimes », « Profite », « Avoir un bon salaire ne fait pas tout. Faut il encore prendre du plaisir à aller au travail chaque jour. »

4/La protection de soi et sa vie privée (159 mentions)
Il s’agit ici de conseils qui mettent en garde vis-à-vis de ses collègues et de soi-même dans le but de protéger avant tout sa vie privée et ses intérêts personnels. Dans ce registre, la catégorie dominante est constituée de conseils qui prônent la prudence et la réflexion avant d’agir ou de parler. Les sondé.e.s conseillent notamment de bien réfléchir aux conséquences de leurs actes, de leurs paroles, et de ne pas accorder sa confiance à ses collègues trop facilement. La seconde catégorie de conseils de ce registre porte sur le rapport entre sa vie professionnelle et sa vie privée, avec des conseils qui encouragent : 1) de maintenir un bon équilibre entre sa vie privée et professionnelle; 2) de bien séparer les sphères professionnelle et privée; et 3) d’exercer plus d’activités extraprofessionnelles.

  • Prudence au travail (7.9% des conseils) :  » Prendre le temps de réfléchir avant réagir « , » Observe analyse agit! « , » méfiant « ,  » Me Préserver « ,  » Ne faire confiance à personne et faire écrire chaque promesse « , » Ne jamais faire confiance aux RH », » Ne te confie à personne sur ta vie, ton ressenti, tes projets… ».
  • Rapport vie pro-vie privée (3.7% des conseils) : « Garder un bon équilibre vie pro et vie perso », »Conserver une distance espace professionnel, espace privé », »Ne pas mélanger vie pro et vie perso », »Garde de la place pour une activité personnelle épanouissante à côté de ton travail. ».

5/Le contrôle de son investissement personnel (135 mentions) :
Comme son nom l’indique dans ce registre on trouve des conseils autour du degrés d’investissement personnel des salarié.e.s dans leur travail et de leur capacité de le contrôler. D’abord, et de façon dominante, il y a celles et ceux qui conseillent de plus s’investir dans leur travail, soit en augmentant la quantité du travail produit et qui passe par plus de proactivité et l’auto-motivation des salarié.e.s, soit en améliorant la qualité du travail effectué en allant dans les détails, au fond des choses. Ensuite, et beaucoup moins nombreux, on trouve aussi dans ce registre celles et ceux qui au contraire conseillent de moins s’impliquer, de moins s’investir, de moins donner.

  • Augmentation de l’investissement personnel dans son travail (8.6% des conseils). On peut noter ici deux sous-ensembles dans cette catégorie, ceux qui tendent à augmenter la quantité du travail produit et d’autre sa qualité.
    • Quantité+ : Être proactif , fournir plus ( 3.9% des conseils) : « Travailler plus », »Pro-actif en toute circonstance. », « S’investir, apprendre, se montrer bosseuse oui », »Fini la rigolade retrousse tes manches et vas y à 200 % ».
    • Qualité+ : Être méticuleux, perfectionniste (4.7% des conseils) : « aller au bout des choses », « Faire attention aux détails ».
  • Diminution de l’investissement personnel dans son travail (1.5% des conseils) :« Moins donner » , »Ne pas approfondir les sujets abordés… ne plus chercher à être expert ».

6/Souhaits, remords ou regrets dans ses choix professionnels (90 mentions) :
Certain.e.s répondant.e.s ont exprimé des souhaits, des remords ou des regrets dans leur parcours professionnel général. On compte trois catégories principales de conseils dans ce registre. Celles et ceux qui ont exprimé des regrets par rapport au choix de leur domaine d’expertise, leur secteur d’activité, leur direction professionnelle ou leur entreprise. Celles et ceux qui ont exprimé des remords principalement parce qu’elles/ils n’ont pas suffisamment étudié ou n’ont pas étudié ce qu’elles/ils auraient souhaité. Enfin, une catégorie proche des deux autres, recueille les souhaits des répondant.e.s qui rêvent d’indépendance et d'(auto-)entrepreneuriat.

  • Regrets (divers) (2.6% des conseils): « Ne fais pas ça!!! », « Choisis une autre voie! », » Fuis!!! », »Faire autre chose », « Ne rentre pas dans cette entreprise ».
  • Remords (études) (2% des conseils) :« j’aurais du plus travailler à l’école c’est tout », »Continue tes études! », « faire plus d’études », « prends le temps de passer un diplôme ». 
  • Souhaits (Entreprenariat) (2% des conseils): « Devenir chef d’entreprise « , « Être auto entrepreneur », »Ne devient pas salarié, soit maître de ton destin et crée une belle entreprise ! ».

Récapitulatif des registres dominants

Figure 3 – « Conseils Entrée vie active » : Six registres de conseils principaux

Conclusion de l’étude

Les conseils à son jeune soi débutant sa carrière récoltés via l’application OurCompany permettent de mettre en évidence certaines tendances qui caractérisent le monde du travail actuel marqué par une forme d’individualisme collectif, de dépassement de soi, par la compétition, l’incertitude des marchés et la conscience de l’importance de réintroduire de l’humain dans sa vie professionnelle, tout en préservant un équilibre entre sa vie privée et professionnelle. Parmi les grands registres de conseils mis en avant dans cette étude « la consolidation de sa confiance en soi » domine l’enquête et représente à elle seule un quart des conseils proposés par les répondant.e.s, soulignant ainsi l’importance d’aller vers des choix professionnels courageux et en accord avec ce que l’on est. L’approche relativiste et déterministe qui tend à prendre du recul et appréhender son travail dans une perspective professionnelle générale suit juste après (« l’ancrage dans une perspective de carrière globale »), et reflète le pragmatisme constitutif de notre temps.

*Un mot vide est un mot non significatif figurant dans un texte. On l’oppose à mot plein. La signification d’un mot s’évalue à partir de sa distribution (au sens statistique) dans une collection de textes. Un mot dont la distribution est uniforme sur les textes de la collection est dit « vide ».